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Mer

Avant d'aller rejoindre mes amis et la chaleur des retrouvailles, je me suis assise sur les galets pour regarder cette mer gronder à mes pieds, profiter de son assourdissant silence. D'une couleur aigue-marine très pâle, lumineuse sous le ciel gris perle, la mer est passée à une teinte de brume à mesure qu'avançait l'heure grise, noyée dans la pénombre humide que le ciel opposait à sa masse. Les fesses aux frais sur les roches, le nez et les doigts eux aussi peu à peu refroidis, j'ai pris le temps de m'imprégner du mouvement lancinant du ressac. La mer si calme ne pouvait s'empêcher de frémir chaque fois qu'une vague venait mourir dans une frange d'écume sur le sable. Tout était très calme en-dehors de sa plainte. 

Rien à l'horizon, et pas une irisation dans les nues éteintes. Je regarde la mer, et une boule de tristesse vient se loger au fond de ma gorge. Je n'ai pas les larmes aux yeux et nulle raison d'être triste, pas d'angoisse ; pourtant une infime et secrète détresse me saisit. C'est comme un chagrin sans objet, une douleur minuscule. C'est le Spleen. En prenant conscience de ma peine, les yeux toujours rivés sur l'eau aveugle, je songe que cette tristesse, c'est l'automne qui s'insinue. La tendre douleur automnale, la mélancolie sous sa forme la plus étranglée, les voilà qu'elles m'ont prise et fait sentir leur morsure par surprise. 

Peu à peu je calme mes émotions sauvages, je me force à voir vraiment cette mer caressante et la nuit qui s'annonce déjà dans l'ombre. Alors je les vois. Les pioupious ! Mes oiseaux adorés qui, en nuées charmantes, suivent les pattes dans l'eau les allées et venues des vagues, pépiant en choeur. Je les appelle les Pioupious. Premièrement parce que je ne sais pas ce que sont ces minuscules oiseaux du soir, toujours vus quand le crépuscule berce leurs jeux. Et puis ce gazouillis qui enfle comme la vague qu'ils suivent dans leur va-et-vient m'enchante, leur forme presque ronde et leurs costumes que je devine noir et blanc me ravissent. Mes pioupious ! D'un seul coup mon spleen s'évanouit, me voilà curieuse, reconnaissance et ravie. Je vois la petite troupe à mes pieds fusionner avec un essaim qui se pose quelques mètres plus loin, comme si c'était plus rassurant ou amusant (car ils s'amusent, j'en suis convaincue) de procéder à leur petit rituel vespéral en étant ensemble, les plus nombreux possible. 

Autour de moi, de grosses gouttes espacées constellent de petits pois sombres les galets de granit. La pluie est un baiser froid qui m'invite en douceur à quitter ma rêverie pour rejoindre la douce société des miens, comme mes oiseaux marins. Je laisse apparaître en me levant la tache claire des galets secs là où j'étais assise.

Il y a du monde à table derrière les petits carreaux de la porte-fenêtre donnant sur le jardin. Chaleur et lumière, un feu de cheminée, un chat qui dort. Et des copains. 


"Mes pioupious...!"


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