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Aube à l'eau

6h35 du matin

Mauvais rêve. Je me retourne dans mon lit, il fait une chaleur d’enfer. Un bourdonnement ténu me pousse à agiter mollement la main – je peste. J’entends les vagues dehors, à deux pas de l’appartement. Alors je me lève, j’échange ma chemise de nuit contre un sweat fin de velours et un pantalon doux et large. J’en ai brûlé les fesses au fer à repasser il y a longtemps et depuis, outre les plaques de viscose fondue, une large fente s’ouvre pile au niveau de la raie. Mais je suis si bien dedans ! Je n’ai pas grand-chose d’autre et il fait encore nuit, alors je l’enfile quand même.

Une fois dehors, je sens immédiatement que j’ai bien fait de sortir. L’air pur est doux sur mon visage, cela sent comme ces matins d’été de canicule, un parfum bien particulier de nature sèche ayant retrouvé dans la nuit un peu de fraîcheur.

La mer est grise ; tout est gris et bleu foncé. Mais à l’est je vois quelques lueurs, l’aube qui étend ses voiles pâles. Au moment où je descends les marches qui mènent à la plage, les lampadaires le long de la digue s’éteignent. C’est l’heure indécise des solitaires, de rares coureurs, des gens de l’aube, des mouettes. Tongs en mains, je marche le long des vagues, vers l’est. Le ciel s’éclaircit peu à peu. Je suis envahie de ce parfum de l’aube, baignée dans le calme secret de l’immensité. Je parle d’immensité du temps, de l’air, la pulsation sereine d’une Nature souveraine ; la paix. Ainsi de bon matin, encore attendrie de sommeil, je ne peux que me couler dans la douceur de cette plage encore vide d’humains. Ils ont laissé des traces : un château de sable ici, une rigole et un trou là. Mais dans le sable sec je remarque les motifs en chapelets de pattes d’oiseaux marins, probablement ces mouettes qui sillonnent le rivage en quête de nourriture. À moins qu’elles ne cherchent qu’à reprendre au réveil la possession des lieux.


Paix royale

L’eau est calme, quelques vagues insoupçonnables surgissent en bourrelets avant de se déplier sur le sable. Devant moi, la mer lèche le sable de ses langues innombrables. Chaque lampée laisse derrière elle une bave lumineuse. Absorbée par le sable, disparue comme par enchantement, cette trace persiste assez longtemps pour orner de reflets la masse mate qui revient s’abattant. Je longe ainsi, à quelques centimètres, un peu de ciel à terre. Quand l’eau les submerge, une multitude de trous minuscules laissent échapper des bulles crépitantes.

Je me sens bien. Mon habit est doux, mou, velouté comme l’air, le ciel, comme le bruit des vagues. Ma petite tête ébouriffée se tient comme toute seule hors de mon col capuche et sous mon expression neutre, je souris intérieurement. Les quelques personnes éveillées sont des joggeurs qui passent sur la digue, en surplomb - à part un homme qui pêche en avant de moi, les cannes plantées dans le sable. Il est jeune, solide et bronzé comme ces bretons de la côte. Je le croise au moment où passe un vieil homme sec, les cheveux en bataille, ses guiboles noueuses arpentant le rivage en traînant par un fil un tout petit flotteur de bois. Il pêche à la traîne. Je poursuis mon chemin, espérant ces braves gens trop occupés pour remarquer le trou de mon pantalon, que le jour progressant risque de révéler si, comme je le soupçonne, la fente s’entrouvre à chacun de mes pas. Je marche lentement, à pas mesurés.

L’eau devient de plus en plus verdâtre et le ciel, encore incertain (à dominante mauve), s’éclaire progressivement. Je croise et salue au passage un autre longeur de plage, le regardant dans les yeux avant de les reporter sur la mer. À cette heure de grand calme et dans l’état serein où je me trouve, le bonjour est mimé plus que dit ; un murmure, un mouvement de lèvres, auquel répond l’inconnu.


Réveil des humains, mémoire des amis

Passé le milieu de la plage, je sens distinctement une odeur de crêpe, de crêpe bien beurrée. Je n’ai pas encore faim mais me repais de cette effluve. Elle persiste longtemps quand je fais demi-tour, regard tourné vers l’eau couleur pastel. Dans ce sens et avec le lever du soleil, la voici rose, et mauve, et parabolique. Je ramasse un déchet de plastique, remonte le jeter, retourne sur la plage. Pour le retour, je relève les larges pans de mon pantalon pour mettre les pieds dans l’eau. La douceur velouté du sable mouillé sous mes pas me surprend. Surprenante aussi la température de la mer, dans laquelle je ne me sens pas entrer, tant elle est proche de celle de l’air. Mon pas est moins fluide dans l’eau mais j’aime la sensation du sable cédant légèrement sous mes pieds, dans l’écoulement de ses milliards de grains minuscules.

Soudainement me vient la pensée de mon frère Antoine, que je n’ai pas vu depuis longtemps. Pourquoi penser à lui à ce moment précis ? La douceur. La douceur du sable, de l’eau, m’évoquent mon frère ; sa douceur de caractère, le calme de sa voix. J’ai l’impression de n’avoir pas pensé à lui dernièrement et il me manque soudain. Je pense aussi à mes amis lointains, que je ne contacte plus très souvent. Mon rêve parlait d’eux, de Montréal, de la lumière d’automne sur les murs de briques et des gens de là-bas, qui me manquent sans le savoir, puisque je ne les appelle pas. J’ai réussi à profiter du temps présent et à me créer un cocon amical où que je sois ; mais j’ai l’impression d’abandonner ensuite ceux qui ponctuent ma vie. Ce sera ma résolution de septembre : leur consacrer un temps précis pour leur écrire, les appeler, réchauffer le lien du cœur qui unit ceux qui se soucient.

La mer est d’huile, le ciel de plus en plus glorieux. J’ai rattrapé l’homme croisé il y a peu. Arrive en sens inverse le vieux pêcheur et son cerf-volant de mer. L’homme lui demande si ça mord, le pêcheur explique qu’il n’arrive pas à éloigner son flotteur de la côte ; il s’en va, l’homme et moi spéculons (parce que la mer monte ? À cause des courants ? Moi : « Un poisson, peut-être, repoussant malicieusement le piège ? »). Je continue ma marche les pieds dans l’eau, mais l’aube est achevée, le moment silencieux du tendre réveil est passé. Les premiers mots à voix haute ont rompu le charme de l’inexprimé. Sur son balcon, tourné vers l’est, mon voisin semble méditer. Le ciel s’irise, chatoyant. Le kiné de ma rue passe dans son habituel slip de bain pour nager ses longueurs, qu’il effectue au loin à grande vitesse (son profil glabre et chauve profite certainement à son hydro-dynamisme). Je me hâte un peu, consciente de la faille laissant voir mon fondement (je ne suis pas sans rien dessous, je vous rassure quand même).

Dans une heure l’eau brillera d’un bleu étincelant sous un soleil doré, déjà chaud. Les odeurs subtiles du matin, que je sens encore en arrivant chez moi, seront dissipées. Le camaïeu de mauves et d’indigo laissera place aux bleus, le sable sombre en bande ocre et mate comme support accueillera les premiers plagistes. La mer d’huile sera toujours cette force muette, variant dans ses couleurs mais jamais dans la fréquence apaisante de son calme ressac.

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