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Décembre nu


Je suis, au fond, une fleur des champs

Je voudrais raconter la campagne, parler de la façon avec laquelle elle m'étreint l'âme d'une émotion douce, compliquée et ambiguë, entre chagrin et réconfort - c'est aussi paradoxal que cela. Une sorte de mélancolie heureuse.


C'est le soir surtout, dans ces journées traînantes de fin d'automne où la nuit précoce prend le temps de tous ses gris-bleus pour s'installer, que les bocages, petits bois et prairies s'ennoblissent dans l'ombre d'une tristesse romantique. Comme pour annoncer la désolation promise par de froids crépuscules, les couchers de soleil de ce début décembre s'étalent en glorieuses nuées de couleurs tendres. La pureté de l'air fait briller ses reflets, le jour s'achève en chants du cygne cristallins, moins tapageurs que les rouges corrompus de la belle saison mais aux irisations limpides, ouvrant vers l'infini. Les ciels d'hiver ressemblent à des esquisses ou des ébauches de paradis immatériels.

Un ciel rose et vert strié de nues multicolores est le fond idéal pour les silhouettes noires des arbres dénudés. Je regarde par la fenêtre ce théâtre d'ombres grandeur Nature, je note les nuances vert anis des pâturages vite engloutis par la noirceur qui monte. Le paysage en clair-obscur est loin d'être incolore, d'infinies nuances sombres se révèlent à un œil initié.

Si par chance le temps reste clair, les étoiles ce soir auront leur brillant le plus vif ; la lune sera comme un sourire de biais, une rognure d'ongle sur un velours bleu nuit sans chanson ni murmure.


Ils sont là, toujours : les arbres

Les silhouettes noires que je vois à contre-jour du couchant pâlissant sont les feuillus qui donnent son charme à ces campagnes cultivées, bornant les parcelles depuis leurs talus.

Le jour ils se dressent, alignés, entre les champs bien verts et la terre mise au repos par l'hiver, quadrillant les collines en un patchwork bigarré. Leur ramure souvent sans feuilles en décembre sont de délicates dentelles brunes ou mauves, brouillées, nues. J'aime leurs corolles floues et le dessin de leurs branches, les boules de gui comme des lampions dans la trame nue des peupliers et des hêtres ; j'aime les grotesques silhouettes de ces chênes qui ne sont plus que moignons hérissés de quelques brindilles, et ces petits vergers croulants ici et là, grenus et pourrissant.

Les bois aussi sont poétiques, plus accueillant dans leur fouillis de feuilles et d'odeurs. Le climat tempéré leur permet de garder même en décembre des froufrous de feuilles jaunies, allant du brun clair à un orange sali en passant par tous les ocres. En résulte un camaïeu qui n'a rien à voir avec les couleurs triomphantes des érables canadiens, mais dans ces forêts dorées, cela sent bon le cèpe, l'humus, le bois pourrissant. Moins il fait froid, plus l'air se charge de ces odeurs sucrées et d'une humidité qui d'un revers de manche cesse d'être délicieuse pour trahir le frileux, le poète immobile, le promeneur fatigué, et lui amener un rhume à guérir au coin du feu ou par un thé bien chaud.

Quand la nuit règne

Il fait de plus en plus froid la nuit. Les nuits d'hiver dans la forêt sont autant pleines d'une vie mystérieuse que l'été, pourtant le silence y règne plus volontiers. J'évite de m'y attarder même à cette heure étrange de l'entre chien et loup. Elle garde ses mystères. Il faut respecter la muette injonction d'une saison qui se replie la nuit venue, nous rappelle en nos terriers et fait monter le désir d'une chaleur partagée, d'un douillet réconfort. Sitôt que la nuit tombe, je penche vers le sommeil. L'envie de me blottir et de ne plus bouger qu'avec langueur, dans une chaleur tendre et moelleuse, qui vient toujours à la nuit tombée, rend ma solitude habituelle plus morne que jamais et mon lit plus désirable encore. Je souffre d'hibernation contrariée, je crois.

Peu importe ma mélancolie et mon blues saisonnier, un tour dans la nature remplit toujours mon vide, qu'il s'agisse de la mer radicale et sereine ou de la vue des vallons, des champs.

La campagne en général m'apaise et me réconcilie avec tout : la vie, les autres, la contingence, la finitude, l'esseulement. Bien que modelé par les hommes, ce paysage champêtre existe dans une temporalité trop vaste pour que je n'en saisisse l'impermanence ; il me semble rester muet et immobile pour toujours. Cela me réconforte, m'aide à ne pas m'en faire pour moi-même, et me plonge tout de même dans un état rêveur et vulnérable par lequel je me soulage bizarrement du chaos du monde. Le paysage me rend à ma fragilité, celle qui (en partie) me façonne et n'a à voir qu'avec moi-même.


Couleurs subtiles, petits bonheurs, hiver, hiver

Les jours passent, les ciels se font et se défont, mais les prés verts et les rangées d'arbres mauves tout nus sont encore là, sans heurt et sans drame, humblement offerts dans leur apparats les plus pauvres.

La lumière blême de décembre ne cache rien. La nature s'offre nue, sans superflu, étrangère à toute séduction. Mais parfois (même l'hiver en Bretagne), un rayon de soleil allonge les ombres et baigne d'or une portion des collines. Sous un ciel de coton gris perle, les verts s'avivent et la campagne soudain devient rieuse. Comme lorsque le sourire de cet homme pensif éclate sans prévenir et illumine l'instant, le soleil hivernal est un cadeau qui enrichit brusquement le peintre d'une palette de merveilleuses nuances.

La campagne est nue ; décembre la déshabille, l'affadie, la dépouille. Pourtant même triste, elle m'apaise. Tant mieux, car l'hiver m'est difficile : je me traîne par moments comme une feuille morte livrée à elle-même et il m'arrive de vouloir dormir sans trêve jusqu'au printemps.

Je suis peut-être plutôt un arbre, au fond.












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