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Le dentiste (ou comment j'ai eu ma dent de pirate)

il y a 3 heures
6 min de lecture

"Alors on ouvre bien grand la bouche s'il vous plaît."


Enfant, j'aimais à me vanter auprès de mes admiratifs camarades d'école de n'avoir jamais mis les pieds chez le dentiste. J'en fus fière jusqu'à mes huit ans, âge de ma première visite, où le dentiste horrifié colmata trois caries d'un seul coup et préconisa pour la dernière une dévitalisation complète.

On m'expliqua que lorsqu'une carie est trop profonde, elle risque d'atteindre le nerf de la dent, ce qui revient à peu près à laisser béante la porte des Enfers – un enfer bactérien – bref, la promesse de mille maux à venir. On ne peut combler cette brèche buccale menaçant le Saint du Saint de mon système nerveux sans risquer d'endommager ce nerf (oui, les dents ont des nerfs, vous le savez bien : essayer de croquer dans une glace à l'eau, pour voir). La solution tient à un mot qui à l'époque suscita chez moi crainte et orgueil mêlés : une dévitalisation.

J'expliquai à mes admiratifs camarades d'école : "On va devoir la dévitaliser. Enlever le nerf, quoi." J'étais forte de la maîtrise de ce nouveau mot compliqué, mais au fond de moi, j'avais quand même les pétoches.


Des nerfs d'acier, un nerf en moins


Je me rappelle de cette dévitalisation comme d'une curieuse expérience, une épreuve de bravoure personnelle. C'est-à-dire que je subis courageusement et sans moufter l'ablation d'un nerf que je ne soupçonnais pas dans un trou de dent dont je n'avais pas idée dans un décor médical presqu'inédit. Quand j'y pense, l'enfance est une suite d'adaptations inévitables.

Je garde quelques flashs de l'opération. Concentrée sur la lampe ronde au-dessus de moi, les lèvres douloureusement distendues, je contractai les orteils en tâchant de penser à autre chose pendant que le praticien s'échina à triturer dans ma mâchoire. Je ne me souviens pas avoir eu mal, sauf à la piqure aigüe de l'anesthésie. Je me rappelle très bien en revanche lorsque le dentiste, Dr F., exhiba au bout d'une pince ce qui ressemblait à un petit ver blanc avec une boule rouge au bout. Mon nerf. Je dois admettre que je fus impressionnée.


Si je raconte cette "aventure" de mes huit ans, c'est qu'elle eut une suite ; et si je juge aujourd'hui pertinent de la raconter, c'est parce qu'un ami proche sur le point de connaître la même expérience m'a rappelé le souvenir incongru de ce que je peux légitimement nommer : mon couronnement.


Ma dent de pirate


Une dent sans nerf est une dent "morte". Pour une raison dont la logique m'échappe un peu, elle devient plus fragile et avec le temps, son émail risque de s'effriter. C'est la raison pour laquelle des années après la dévitalisation de ma molaire, Dr. F. m'expliqua qu'il serait bon de raser ce qu'il restait de ma dent en ruine pour remplacer la partie visible par une fausse dent : une couronne.

Comment réagit-on à cette annonce, en tant qu'ado ? Je haussai une épaule, vaguement inquiète mais confiante, prête à y aller - puisque je dois avoir une couronne eh bien, mettez-moi une couronne ! Après quelques conciliabules d'adultes, ma mère me dit : "Tu sais, c'est possible de te mettre une couronne de céramique, de la même couleur que tes dents. C'est un peu plus cher, mais ton père et moi sommes d'accord." Je protestai immédiatement : "Ah non, je veux une dent de pirate, moi ! En métal grrrrrr ". Ma mère avait souri. J'étais déjà déçue qu'on ne les fasse plus en or. Avoir une molaire gris acier était la moindre des consolations.


Avant d'aller plus loin, un mot sur mon dentiste de l'époque, Dr F. Grand homme brun aux yeux vifs, il parlait d'une voix nasillarde et ironique. Petite, il me donnait à la fin un minuscule animal de caoutchouc, mini mini. Je n'avais aucune idée d'où il se procurait ces petites figurines flexibles (ni où je les ais mises, d'ailleurs). Il me reprenait gentiment à l'ordre à chaque rendez-vous, car j'étais plutôt négligeante dans la régularité de mon suivi. ("Ah ça fait trois ans, c'est pas sérieux, ça !" Je cherchais alors une excuse valable, penaude).

Ma soeur, qui l'a vu une fois mais était suivie par un autre dentiste, l'appelait "le fou". Il n'était pas fou du tout mais il commentait ce qu'il voyait dans la bouche de ses patients, marmonnant de sa voix nasillarde et à travers le masque, ce qui faisait qu'on ne comprenait rien. J'eu quelques fous rires, quand, sortant de ma distraction lointaine, les yeux vaguement posés sur la lampe ou sur le poster de Matisse encadré sur le mur en face, mon attention faisait un retour brutal à la situation présente – soit, la tête masquée et chapeautée du dentiste penchée droit sur ma face, ses doigts caoutchoutés plongés dans ma bouche ouverte et lui pestant dans son masque : "...Ah mais on ne voit rien du tout là...Mmmgnnmm...Faudrait mmmgnmm plus grand la bouche mmnngnng pas possible mmgnn ".

Je l'aimais bien, Dr F. Son ironie et ses râleries continues sur la petitesse de mes mâchoires, son côté "je parle tout seul", cela me mettait en confiance. J'étais libre d'être distraite.

Lui et moi nous accordions bien ainsi, dans ce système où il réclamait si peu ma présence attentive que je pouvais me concentrer sur un souvenir quelconque pour tromper mon stress, occulter la vibration de la roulette, ne me crisper que légèrement au grattages et rinçages froids et acides d'un pénible détartrage. Et lui pouvait faire son boulot en maugréant, ne me rappelant à lui que pour que j'ouvre un peu plus grand, si possible. Comme si nous étions deux passagers du même métro, bien conscients de la présence l'un de l'autre, mais soucieux de l'ignorer le plus possible.

Je vis les limites de cette courtoisie le jour étonnant de mon Couronnement.


Une couronne sur mesure


Après avoir je suppose (je ne m'en souviens pas) supprimé ce qui restait de la dent morte, il fallut faire un moulage. Dr F avait dû me l'expliquer, mais je n'avais probablement pas bien compris la marche à suivre (rappelez-vous : quelqu'un qui n'articule pas vous parle à travers un masque médical). Après avoir trifouillé dans ma bouche, il redressa le siège pour me faire essayer quelques modèles de genre de gouttières. Je me rappelle qu'il me fit remarquer (je crois qu'il était épaté) qu'il allait devoir utiliser une taille pour enfants, vue l'étroitesse de ma dentition. (Il me disait toujours cela comme un reproche. Mais qu'y pouvais-je, moi, si j'avais une bouche pas pratique pour ses travaux manuels ?).

Je restai posée là, les commissures douloureuses, à l'angle inconfortable de 90°. Occupé à d'obscures manipulations marmonneuses avec l'assistante dentaire, le docteur me tournait le dos. Pivotant soudain vers moi, il me lança "Allez, maintenant on ouvre bien grand la bouche !" et m'enfourna en pleine bouche sans autre avertissement ce qui me sembla être une énorme patate molle. Le plus étonnant fut que le dentiste garda la main fermement accrochée à ma mâchoire. En plus de la patate chaude, au goût amer, j'avais donc également sa main aggripée à mes dents – sa main complète, pas les habituels trois doigts manipulant de minutieux instruments.

Je restai comme ça, avec sa main dans le bec, les yeux écarquillés, peinant à dégglutir, pendant ce qui me sembla une éternité. Puis Dr F essaya de retirer à la fois sa main et la matière solidifiée de ma bouche et pour ce faire, tira de toutes ses forces sur ma pauvre dentition prise dans le moule. Je crois bien que je failli brièvement m'étouffer de rire face à la surenchère d'incongruité dans une situation que je n'aurais pas cru pouvoir empirer, avant de pleurer de douleur. J'étais persuadée que ma mâchoire complète allait se décrocher. Dr F tirait, encore et encore, par secousses brutales, jusqu'à me libérer et ne garder en main qu'un parfait moulage rose bonbon.

Je me retrouvais à bout de souffle, les larmes aux yeux, la bouche endolorie, surprise que ma mâchoire taille enfant ait tenu bon.


Un vague regret


Je ne m'attarde pas sur la pose de la couronne elle-même. Fabriquée d'après ce fameux moulage, je peux vous dire qu'elle ne rentra pas pour autant comme un charme à sa place. Plutôt même au forcing et en plusieurs fois, le temps de limer et d'ajuster les parois pour réduire sa largeur. Pas trop, pour ne pas laisser d'espace entre les dents. Il faut donc forcer pour la pose et je vous garantis qu'écarter des dents de force pourrait largement figurer en bonne liste des supplices médiévaux. Mais depuis tout va bien, il me faut tâter de la langue la surface lisse de ma dent factice pour me rappeler que j'ai une dent de pirate. Aucun tarte ne l'atteint, ses interstices ne diffèrent pas des autres ; un peu moins creuse, un peu plus ronde, elle est parfaitement intégrée. J'ai le regret de ne pas avoir demandé à conserver ce moulage (ou peut-être, plutôt, me l'a-t-on refusé).

Quand M m'a dit qu'on allait lui poser une couronne, j'ai immédiatement revécu la scène de la patate chaude. Il est prévenu. Qu'il inspire bien fort avant ! Peut-être qu'il pourra garder son moulage, lui.

(...Après tout, j'ai deux de mes dents de sagesse dans une petite boîte.

Souvenirs, souvenirs.)


J'espère que Dr F profite bien de sa retraite. Il le mérite.

Différents types de couronnes dentaires

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