
Ballet des astres : l'éclipse
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« Ah non ! Je n’irai pas prendre l’apéro dehors ! Avec tout ce monde en plus ! » Évidemment, je m’attendais à cette réponse. Mais c’est moi qui ai consciencieusement coupé le melon et tartiné de petits toasts et, mon plateau entre les mains, je fais fi des protestations. J’ai réussi à persuader ma mère de me suivre avec la petite table de camping. L’amie de mes parents, conciliante, dit qu’elle commence à boire un verre avec mon père avant de nous rejoindre sur la digue piétonne, où une foule tranquille s’amasse déjà. Mon père insiste : « Ah non moi je ne sortirai pas ! » mais lorsque je lui réponds : « Tu sortiras bien pour voir l’éclipse, non ? Alors ! Elle dure trente minutes, autant la regarder en grignotant quelque chose ! » et qu’il ne répond rien, je sais que j’ai déjà gagné. J’ajoute en sortant « Ben oui, il y aura du monde… Ce ne serait pas aberrant d’avoir aussi du plaisir à assister à un tel événement au milieu de nos semblables. Certains seraient heureux de partager cela dans une foule. »
L’éclipse. Depuis des mois, la nouvelle a pris de l’ampleur ; le phénomène n’est pas rare, mais il faudrait pour ne pas avoir à attendre trente ans ou plus entre chaque éclipse solaire totale se déplacer d’un bout du globe à l’autre et être à l’affût d’une conjoncture, tout de même, loin d’être fréquente. C’est donc un événement, auquel je vais assister entourée de mes parents, de leur amie et de tas d’inconnus. Mes amis sur place n’ont pas pu s’équiper à temps et s’en fichent, il semble. Mes autres copains de Rennes sont moins bien placés que moi ici en bord de mer ; quant à mon frère aîné, il a pris ses vacances justement pour camper avec sa copine dans le nord de l’Espagne et voir cette éclipse version intégrale, totale, baiser frontal Soleil et Lune, le Grand Show. Moi ici je suis bien, cela me suffit.
Et en effet, pour ce qu’il est de nos semblables, nous sommes servis. Nous installons la petite table sur la digue piétonne devant la mer. C’est difficile, déjà, de trouver un endroit dégagé, mais il reste une belle place entre les deux petits voiliers garés près de la rambarde. Une dame est assise sur le bateau à coque jaune. Ma mère et moi échangeons un regard amusé : c’est celui de mon frère, il déteste que l’on s’assoit dessus. Mais la dame s’excuse : ses amis sont debout juste à côté ; elle est juste un peu blessée aux jambes. Elle part rejoindre son groupe, en s’appuyant d’une fesse sur un autre dériveur. La table est dressée, le plateau garni posé. Je trotte vers la maison pour ramener quatre chaises pliantes, et une de plus, pour la dame estropiée. On me remercie d’un mini saucisson : l’entraide, ça amène forcément au partage. Alors que j’ouvre le cidre et que ma mère s’installe, nos voisins du dessous arrivent eux aussi sur la place à notre droite, avec leurs bobs, leurs chaises pliantes et, bien sûr, les lunettes de rigueur. Nous plaisantons et je leur tends un gobelet de cidre. Cet événement astral est devenu prétexte à festoyer gaiement, c’est parfait.
D’ailleurs nous sommes loin d’être les seuls à trinquer au rendez-vous du Soleil avec la Lune : à perte de vue sur le rivage, des groupes, familles, amis, plagistes ou riverains se massent en un chapelet coloré, agglutiné contre la longue balustrade. La mer est au plus haut, elle a noyé la plage et repoussé les humains sur la digue. Tranquille, elle lèche discrètement les galets à nos pieds. À peine arque-t-elle de temps à autres son dos rond de sirène sous l’onde d’une vague paresseuse. Comme nous tous, elle semble attendre. Il fait lourd d’une chaleur moite, presqu’orageuse ; la brûlure ardente du jour a laissé place à une touffeur sans air.
À l’ouest dans le ciel estival, un troupeau de nuages s’amuse avec nos nerfs. L’éclipse a commencé mais nous ne pouvons la voir que par intermittence. Mais alors, c’est divin. Je ne m’attendais pas à ce que ce disque ainsi grignoté m’émeuve autant, alors que j’ai déjà vu bien des photos. Ici en Bretagne, elle ne sera pas totale ; la Lune occultera notre étoile « seulement » à 93 %. Pourtant alors que l’éclipse commence à peine, c’est en voyant noircir ce petit coin de l’astre qu’une émotion, une joie m’étreignent. Mue par une soudaine impulsion, je décide alors de me baigner. En ce mois d’août d’un été marqué par des chaleurs insensées, on ne peut pas dire que l’eau soit fraîche – même si en bonne frileuse, je sers quand même les dents pour y entrer.
Le moment est royal. Depuis la mer, j’ai un point de vue privilégié sur la masse des spectateurs, assis, debout, en serviettes ou en shorts. Une lumière douce et blonde de fin de journée les illumine plus ou moins, au gré du jeu de cache-cache des nues. Je fais la planche, je nage un peu, je veux m’imprégner de ce moment étrange. Mais pas le rater complètement. Et je remonte, rafraîchie. Mon père et l’amie arrivent enfin, tout comme la Lune qui n’a pas dit son dernier mot et compte bien prendre le plus de place possible. Le soleil descend tout doucement et avec lui sa sélène acolyte. Dégagé des nuages, nous avons tout le loisir de voir ce croisement astral.
Je me souviens de l’éclipse précédente, il y a bien vingt ans de cela. J’étais ici aussi, sur cette même plage mais au mois de mai ou juin, je ne sais plus. Quoi qu’il en soit, je me souviens du froid, et du silence. Il a fait froid, un froid inattendu je crois, pendant assez longtemps. La lumière ténue était devenue grise, les oiseaux se sont tus. Je me rappelle que c’était étrange, un peu inquiétant. Ici, cette année, c’est différent. Au lieu du début de l’après-midi, nous sommes à l’heure douce du soleil descendant, quand la lumière est blonde, et le soleil moins chaud. Le contraste sera moindre avec un soleil au zénith.
En tout cas lorsque je sors de l’eau, la Lune a progressé sans se presser mais il faut attendre encore un peu pour voir l’éclipse à son maximum d’occultation. Nous nous passons à nous quatre les deux paires de lunettes en notre possession. Mon père a superposé les deux petites vitres d’un masque de soudure, mais ce n’est pas une protection aussi efficace et on voit moins bien. Il choisit le moment où le soleil est presque caché pour se baigner à son tour. Il nous jette en remontant : « Alors, ils ont brûlé Tintin ? »
Pour ceux qui ne comprendraient pas, c’est une référence à l’album « Tintin et le temple du Soleil », où notre héros manque de se faire cramer sur un bûcher allumé grâce au soleil pour avoir découvert le secret des Incas. Sauf que le petit malin choisit la date et l’heure d’une éclipse solaire totale et s’en tire en faisant croire à tous paniqués qu’il commande au soleil. La remarque de mon père me fait bien rigoler. Mais personne n’a paniqué, au plus fort de l’éclipse. Il ne faisait pas si froid, tout n’était pas si silencieux, l’atmosphère n’est pas devenue sinistre. Tout baignait dans une lumière étrange. C’était vraiment comme s’il faisait nuit, tout en faisant jour. Une impression de lumière studio, comme si l’on avait voilé un projecteur de lumière jaune – car la lumière est jaune, dorée, les visages et les corps cuivrés dans les rayons persistant. Le soleil est incroyable, ainsi presque occulté ; mais je regarde surtout le monde qu’il nous projette, j’observe comment tout baigne dans un filtre fantastique. Il fait plus sombre, mais il ne fait pas nuit ; ce n’est pas non plus comme un crépuscule ni un coucher de soleil. Nous sommes dans l’ombre de la Lune.
Peut-être que c’est ce qui nous rend si spécial cet événement cosmique. La Lune, astre familier, amie des Pierrots de tous temps, est la compagne froide et muette qui ne doit sa lumière qu’à un éclat de soleil sur elle depuis l’autre côté de notre Terre ; on oublie sa masse et on oublie sa course, à quel point elle est proche de nous, on oublie qu’elle est une énorme boule de roches en orbite, en pas de deux avec notre planète. Devant le Soleil, elle nous rappelle sa matérialité, sa massivité, son mouvement. Le ballet des marées de qui elle est maîtresse ne nous suffisait plus pour noter sa présence constante et l’influence qu’elle a sur nos vies de terriens ; il faut de temps en temps qu’elle s’interpose entre nous et notre étoile vitale, qu’elle fasse planer le doute sur la permanence des choses, qu’elle suggère une apocalypse pour que l’on se rappelle dans quelle valse folle et inexorable les éléments de notre univers (et nous-mêmes, du même coup) sommes engagés, par-delà nos horizons minuscules. Regarder cette éclipse, c’était avoir un petit aperçu de la course cosmique oubliée, quand chaque nuit, chaque phase de la Lune et chaque lever de Soleil nous le démontre pourtant chaque jour. Nous savons pourquoi le Soleil et la Lune se lèvent, mais nous ne savons plus éprouver leurs courses dans ce qu’elles manifestent. Alors, parfois, le Soleil a rendez-vous avec la Lune ; ils se parlent en tête à tête un bref instant, au cours duquel la Terre prend un peu la place de la Lune, hérite de sa part d’ombre.
Comme tout le monde, sitôt que notre satellite a basculé de l’autre côté, nous commençons à plier bagage. La même configuration dans l'autre sens nous valait des émois, mais nous sommes déjà blasés. Il reste un arrondi noir au Soleil lorsque nous rentrons assister à sa découverte depuis l’appartement. Je prends une douche, nous rangeons. C’est passé, l’éclipse. Mais à peine plus tard, le Soleil amorce sa descente finale dans la mer ; je ressors assister au coucher de Soleil le plus grandiose depuis longtemps. Alors que pendant l’éclipse, quelques gros nuages s’étaient amusés à gâcher le spectacle, là le ciel est d’une pureté parfaite. Les couleurs se déclinent en une irisation plus intense de minute en minute. Au centre de cette cour arc-en-ciel, le soleil-roi semble une grosse pêche de plus en plus rouge, énorme, omnipotent, content de lui. La Lune a disparu, nous ne la verrons plus avant quelques nuits. Mais l’astre d’or nous sert, après s’être éclipsé, un spectacle grandiose et rassurant : « Voyez, me revoilà ».
Et Tintin est sauvé.


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