Zona, zone d'ombre
- cecileluherneart
- il y a 3 jours
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Il est des choses, en ce monde, qu’on n’explique pas.
Je rends grâce par ce texte à l’inexpliqué, à l’incompréhensible, au mystère, en vous livrant mon témoignage de pauvre souffreteuse, car en effet, il m’arrive encore des bricoles pas piquées des hannetons.
En ce moment, j’ai un zona. À l’évocation de ce nom plutôt swagg pour une maladie (on en a des pires avec des noms moins badass, pourtant), généralement on se récrit, on grimace, on hoche la tête : « un zona, c’est une belle saloperie, ça. Ça fait très mal en plus, il paraît. »
Oui je confirme, et pour les plus effarouchés, je précise que ce n’est, en soi, pas contagieux. C’est en revanche le virus responsable du zona qui l’est, j’ai nommé : la Varicelle.
Mystères du corps humain
En voilà tiens, une maladie avec un joli nom, qui rime avec ficelle, étincelle, marelle… Eh bien ne vous y fiez pas. Nous avons tous eu ce virus et ses petits boutons qui grattent dans notre petite enfance, mais au cas où vous l’auriez oublié, il refait parfois surface en se réactivant ici ou là, sans prévenir. Deux ans auparavant, il m’avait rendue sourde (je vous raconterai, c’était quelque chose). Aujourd’hui, ce petit salopiot m’érupte dans le dos des plaques de boutons rouges qui démangent et qui brûlent : un zona tout à fait correct, bien à l’aise, épanoui.
Je voudrais remercier ici tous les dermatologues qui sans compter leurs heures répondent à leurs proches paniqués à la moindre plaie, scrutant des photos floues pour déterminer ce que peuvent être ces papules, pustules, plaques et autres floraisons épidermiques, parmi les centaines de possibilités d’aspect semblable. Leur abnégation est admirable. J’ai cru avec espoir, comme mon médecin personnel, qu’il s’agissait d’un urticaire de réaction à une piqûre de moustique (théorie étayée par le vrombissement alarmant d’un de ces insectes deux nuits de suite).
Je fais un petit aparté pour m’excuser auprès du moustique sauvagement assassiné à la fin d’une pénible traque. Il n’était en rien responsable de la plaque rouge grossissant dans mon dos. Par contre il est bien responsable de m’avoir foncé en pleine face plusieurs fois dans la nuit, me réveillant en sursaut et pleine de haine, et rien que pour ça (ainsi que pour toutes les maladies qu’ils trimballent) je ne regrette pas le coup de tatane ayant eu raison de lui. RIP moustique, comme qui dirait.
Urticaire, non pas. Ni de l’eczéma. Un beau zona, finalement confirmé à 100 % par ma dermatoperso. Elle me conseille de mettre des pommades apaisantes car il n’y a rien d’autre à faire qu’attendre la fin de la crise.
Dieu que ça gratte, un zona. Ca brûle, aussi. Et c'est très laid.
Au début, j’évite juste d’y penser et d’y toucher, et la démangeaison reste sage dans la salle immense de tous les trucs que je refoule. Mais une seconde plaque apparaît, la douleur est de plus en plus vive… Et je pars en week-end avec des amis, tiens donc.
On dit que le zona apparaît lorsqu’on est un peu immuno-déprimé, pour des raisons variables, la plus courante étant le stress. Voilà déjà une forme d’inexplicable, car on ne peut pas vraiment m’en voir submergée. Je soupçonne cependant que je le somatise, justement. Le « stress » se manifeste chez moi physiologiquement, si j’en crois mes premiers cheveux blancs dès ma vingtaine puis cette surdité subite (et Quid du déclenchement de ma narcolepsie ? Mystère dans un faisceau de déterminismes). Mais l’on peut aussi a contrario se ranger à l’avis de René-Claude, collègue à qui l’on n’en faut pas conter : « Quand ils ne savent pas, ils disent ça : c’est le stress. »
Or, si le stress existe René-Claude, et qu’il a affaire avec mon zona, le week-end commence mal. Un pneu crevé, ça occupe, ça mobilise, ça meuble une petite après-midi quand on est loin de chez soi en-dehors des heures de garage. Je ne développe pas plus ici cette épopée de l’ordinaire, ni la panne d’alternateur sur le chemin du retour (plein de suspense, du coup). Hormis une poisse remarquable en voiture, l’escapade fut très agréable, en bonne et joyeuse compagnie. Je n’ai eu mal à mes bobos que la dernière nuit. La brûlure, dans la vulnérabilité nocturne, m’a peut-être poussée à étouffer dans l’oreiller quelques gémissements, autant de douleur que d’impuissance et de frustration. À mon retour, mes lésions sont sensibles, rouges et douloureuses. Ça gratte tant et plus. Et je suis fatiguée pour un rien. J’ai l’impression que la première plaque est une plaie que j’évite de toucher sous peine de souffrir les mille maux d’une chair à vif. J’attends que ça passe… ça ne passe pas.
Comme j’en parle à mes parents, me voilà bientôt nantie d’une ordonnance pour un antiviral, prescription controversée car efficace si la prise est faite dans les quarante-huit heures suivant les premiers symptômes et surtout pour des sujets âgés, qui récupèrent moins vite. Cependant si vous avez bien suivi, ce virus bien ancré dans mon système nerveux avait déjà tapé fort - dans l’oreille droite, précisément. Alors si une semaine de médocs peuvent lui filer un coup dans l’aile, cela m’évitera peut-être de me retrouver aveugle, la prochaine fois (vraiment une vicieuse, la varicelle, renseignez-vous).
Je ne compte pas trop dessus pour me guérir. Ma mère achève de m’affoler en me parlant de ma tante atteinte elle aussi et qui en souffre (depuis toujours ? Un an ? Un mois en fait – mais quand même). Je refuse de me contenter de son conseil pour une crème apaisant les démangeaisons et je commence à chercher la seule chose à même de guérir un zona, dit-on : un passeur de feu.
La seule chose qui fonctionne
Rebouteux, passeur de feu, coupeur de feu, magnétiseur, iel est celle ou celui que l’on consulte en désespoir de cause – ou bien par ésotérisme et complotisme médical, peut-être, mais ce n’est pas mon cas. Il en existe à Rennes mais je reste indécise face à leurs présentations bien pros. Je préférerais une personne désintéressée.
Ma mère évoque alors une madame G, fameuse dans les alentours de leur village, qui, paraît-il, ferait "passer" les zonas. Zélée zonzon, voilà qu’elle me décroche une session, en trois jours au domicile de cette mystérieuse guérisseuse. Je n’ai pas envie de voir s’étendre l’éruption, ni de me gratter et de souffrir un mois durant comme ma tante ; et comme en plus je suis curieuse de voir ça, j’y vais.
Mme G est une toute petite dame très âgée, qui parle dans un souffle et se déplace avec un déambulateur. Le premier jour, un jeune couple et leur petite fille sont chez elle. La vieille dame me demande ce qu’il m’arrive, si cela fait mal. « ça brûle, et ça gratte beaucoup ». Sa réaction pleine de compassion me surprend et me touche. Elle m’entraîne alors dans sa chambre jouxtant la pièce à vivre. Je m’assoies sur son lit médicalisé, elle se place à mon côté. « Montrez-moi ça. Cela fait longtemps que vous l’avez ?
_ Pas trop, depuis mardi, mercredi… moins d’une semaine en tout cas.
_ Comment vous vous appelez, votre prénom ?
_ Cécile. »
Un geste qui semble simple mais fait du bien
Elle fait son signe de Croix, puis commence à toucher ma peau à l’endroit des rougeurs. Tout en maintenant mon vêtement soulevé, je garde le dos rond, immobile, la tête penchée. La passeuse de feu trace des cercles de ses doigts sur ma peau, assez rapidement, en psalmodiant une formule à voix basse. Je ne la comprends pas mais crois deviner mon prénom qui revient de temps en temps. Je ferme les yeux. J’essaie, je ne sais comment, de me laisser envahir par son acte, sa prière marmonnée, son geste, son énergie, que sais-je qui d’elle à moi est censé me guérir. Les mouvements rapides de ses ongles ou de ses doigts durs sont agréables, une caresse. Elle termine en insistant sur quelques points précis. Là, ça brûle un peu. Et puis c’est fini. Elle me dit de revenir le lendemain, quand je veux, elle sera chez elle. Entre-temps, je ne dois pas prendre de douche. Je repars confuse par l’intervention expresse, sa brièveté, sa simplicité. Et pas de douche?Que reste-t-il sur ma peau que je ne dois pas laver ? En tout cas, si cela gratte autour, là où elle m’a touchée, je n’ai plus mal.
Je reviens comme convenu le lendemain, vers le soir. Assise face à la fenêtre, Mme G est cette fois seule. Elle baisse le son de la grande télé au fond de la pièce et montre son ouvrage : « J’étais en train de coudre… Je n’ai pas une seule jupe à la bonne longueur, et je ne vais pas grandir ! » J’aime aussi coudre. Elle répond que c’est rare, les jeunes qui cousent. Elle, ça l’occupe. J’ajoute que les jeunes se remettent au tricot, en revanche. Elle, elle en a tricoté, des petits gilets, pour les enfants. Elle me touche, Mme G. Ce n’est pas sorcière pour deux sous : c’est une gentille grand-mère, normale, seule en-dehors des visites de la famille. Et son prénom à elle, c’est Jeannine, comme l’indique à l’entrée de sa petite longère mitoyenne le panneau « Meilleure mamie, Jeannine ». Elle a perdu ses deux garçons, et me parle avec émotion du dernier, le père d’anciens camarades de primaire - leur mère et la mienne se connaissent. « C’est dur, Oh oui c’est dur. Savoir pourquoi… Le ménage allait mal… On ne sait pas. C’est dur. » Il lui restent ses deux filles, et ses petits enfants, dont elle me donne des nouvelles. Elle a passé son don - ou plutôt, elle l’a « dit » – à sa fille et à sa petite fille, qui continueront après elle. Ce n’est pas pour autant héréditaire car elle, c’est sa belle-mère qui lui « a dit » comment faire.
Je suis épatée, interloquée. Ainsi donc c’est une transmission orale qui permet de donner un pouvoir thaumaturge à une personne choisie. Si peu de conditions pour un tel pouvoir, c’est étonnant. Je demande « Mais… Selon la personne, c’est plus ou moins efficace, peut-être ? Ou tout le monde pourrait... Votre fille, comment...
_ Oui ça fonctionne, on a essayé, ça fonctionne. »
Jeannine sourit. Pour elle, c’est simple. Ça marche, elle aide les gens qui le veulent, c’est tout. Elle me dit calmement, sans orgueil : « Oh, il y a beaucoup de médecins qui m’en envoient. Mon médecin traitant, qui est à la retraite maintenant, il m’en envoyait. Tout le temps, tous les médecins autour. Il n’y a pas de traitement contre le zona, alors ils me les envoient. » Je lui souris.
« On vous connaît, dans le coin.
_Oh oui, on me connaît ! » Ça la fait rire.
Sans prendre la peine d’éteindre complètement la télé, Jeannine me fait asseoir dans un coin de la table à toile cirée et, sur une autre chaise à mes côtés, recommence ses cercles marmonnés. J’écoute un peu plus : je crois que ce sont des prières, à la Vierge, il me semble. Je suis athée, je me sens imposteur, puis-je y croire sans Croire ? Je la remercie encore. « Revenez à l’heure que vous voudrez demain, je suis là ».
Dernière séance
C’est vrai que les plaques semblent avoir pâli. Vrai aussi, elles me démangent moins, si je n’y touche pas je ne les sens plus. Quand je les touche, la plaie est sèche, plane, elle ne brûle pas. Je me gratte autour, j’ai peur que cela s’étendre malgré tout. C’est ce que je lui dis lorsque je lui rends de nouveau visite le troisième jour. Mais Jeannine est catégorique, elle a même un petit sourire : « Non, non. Asseyez-vous ». Je lui demande aussi si elle pense que le zona peut revenir un jour, puisqu’on garde toujours le virus de la varicelle en soi. « Oh, il peut peut-être revenir, mais je serais surprise. Je serais surprise. » Et elle ajoute « J’en ai vu, vous savez. Ça fait soixante ans que je passe des zonas. J’étais à l’hôpital la semaine passée, il y avait un tout petit bébé avec la varicelle, couvert partout partout de petits boutons, sur tout le corps. Ça faisait des nuits qu’il pleurait sans dormir, le pauvre. Quand ils ont su ce que je faisais, ils m’ont demandé s’ils pouvaient me l’amener. J’ai dit oui, j’ai fait, tout de suite après il était calme. Il a dormi et en quelques jours c’était passé. »
Je pense aux gestes en rond sur ma peau, aux prières à la Vierge en mon nom, au fait d’initier à sa suite une personne de son choix. Mon scepticisme se mêle d’admiration, mon incrédulité se bat avec mon émerveillement. Je ne sais plus rien.
Dernières manipulations sur mon zona, les caresses circulaires, les murmures. Je n’ai pas envie de partir tout de suite. Je n’arrive toujours pas à comprendre ce qui se passe. Jeannine me dit, à la fin, quelque chose qui me fait sourire : « Vous ne savez pas ce qu’ils ont trouvé, encore ! Ils veulent faire un vaccin pour le zona ! Vraiment, n’importe quoi ! » Elle hoche la tête, consternée. Mon père vient de se faire vacciner, et je le recommanderais sans hésiter à mes proches, personnellement. Mais sa réaction me fait sourire. J’explique avec tempérance et respect l’utilité éventuelle d’un tel vaccin :
« C’est surtout pour les gens plus âgés… Et vous savez, il paraît que cela aide à prévenir l’Alzheimer. C’est peut-être même plutôt pour ça que je le ferais moi, plus tard ».
Jeannine hoche la tête.
Je la comprends, en un sens : la médecine s’acharne à trouver une solution à une affection que certaines personnes savent déjà guérir depuis des millénaires… Cela doit lui sembler vain et prétentieux. Puisque les passeurs de feu le font… C’est presque nier leur existence, ou dénigrer leur don. Je ne sais pas si elle préférerait qu’il y ait plus de « passeu.r.ses de feu, je ne connais pas les secrets mis en pratique.
Il est convenu de donner en compensation une somme de notre choix ; je tends à ma bienfaitrice les billets préparés à son intention. Après de derniers remerciements, deux bises et un salut pour mes parents, je laisse Jeannine dans sa petite maison de pierres, dans la campagne près de là où j’ai grandi. Ma gratitude est indéniable, et je reste confuse.
C’était il y a deux jours. Je n’ai pas vu disparaître par miracle les plaques, mais je n’ai plus mal. Elle sèchent comme des restes de blessure et si je me gratte encore autour, je n’ai pas vu de nouveaux boutons apparaître. Je continue à prendre mon antiviral, en comptant sur un effet à long terme. Jeannine est sûre de l’efficacité de ce qu’elle a fait, mais moi je n’y comprends toujours rien. Vous me savez rationnelle, ayant la science pour baromètre, la preuve contre la conviction. Mais la connaissance se nourrit aussi d’expérience, d’expérimentation. Une part enfantine et sauvage réside en moi, l’enfant mystique qui rêvait de magie est toujours un peu là, quelque part. Aussi vrai que la science me fascine, je respecte et donne foi aux savoirs inexplicables qui se vérifient par l’expérience.
Je rends ici hommage au miraculeux, mais surtout, à Jeannine. Avec beaucoup de naturel, elle m’a reçu trois fois chez elle, simplement parce qu’elle pouvait m’aider, et que je lui ai demandé. Je sens encore ses doigts qui pianotent sur la douleur, sa chatouille caressante et patiente. Il existe près de chez mes parents une petite femme qui coupe le feu. Et il suffit de le lui demander, elle le fera, sans autre question. Vous pouvez frapper, elle est chez elle. Elle coud peut-être un ourlet, face à sa fenêtre, en écoutant les informations de ce Monde insensé, qui laisse dans l’ombre de discrets passeurs de douleur.



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